IX

Tueur d’Hommes : le Noximc

« Aujourd’hui, vous découvrez que vos monstres sont réels. »

- Antonio D’Hokkar

Vous n’avez plus peur des loups, des ours, des araignées, des serpents; vous n’avez plus peur des profondeurs marines, du froid, du feu, ou de la faim, lorsque vous avez peur du Noximc. Il est le « Shar » des légendes saomires, le « Kokoru » des mythes tohissas, le vampire de bien des histoires, le Yéti de certaines contrées. Mais le Noximc n’est pas une histoire. Il n’est ni un mythe, ni une légende. Le Noximc existe, et il vit peut-être tout près de vous. Le nommer ainsi est trompeur, car cela renvoie à une entité unique. Cette appellation fait justement écho aux légendes que nous connaissons bien, où un noximc (remarquez l’absence de majuscule) endossait le rôle du « Noximc » (avec majuscule, cette fois-ci). Malheureusement, si l’on sort des histoires et des leçons d’orthographe, il existe des centaines, peut-être des milliers de noximcs de par le monde.

Dans les grandes villes, il est habituel de se réveiller au son du tocsin, signalant la découverte d’un nouveau cadavre. L’on sait peu de choses, au sujet du noximc, mais nous avons déterminé qu’il tuait en moyenne tous les seize jours. Il reste une chose, que nous n’avons pas évoqué ici, cependant. La raison pour laquelle le noximc est si terrifiant. La raison pour laquelle on ne vit plus qu’en état d’alerte. La raison pour laquelle, enfin, le noximc ne nous effraie pas lorsqu’il se tient en face de nous. Tout simplement parce que le noximc est un être humain.

C’est un être humain. Un être en tout point semblable à vous et moi, à votre voisine, à mon teinturier… Il est probable que vous ayez déjà salué l’un de ces tueurs de sang froid sans même vous en douter. Personne ne sait qui ils sont. Ils se fondent dans la masse, sympathisent, et tuent. Lorsqu’un corps est retrouvé, il reste très difficile d’affirmer qu’un noximc en est le responsable. Chaque noximc tuant différemment d’un autre, comme n’importe quel tueur en série, seule cette période moyenne de seize jours permet de dresser de fébriles hypothèses. Fébrile, l'adjectif l’est également, car comment déterminer avec certitude qu’un noximc est à l’œuvre, et non un criminel plus traditionnel se faisant passer pour ces monstres invisibles ? D’ailleurs, demanderez-vous, que différencie les noximcs de nos bandits ? En quoi ces êtres, aussi humains qu’on puisse le paraître, se distinguent-ils de nous ? C’est la capture récente d’Antonio D’Hokkar - le célèbre D’Hokkar, des échoppes Lavande & D’Hokkar - qui nous apporte un peu de lumière. Durement interrogé, il a livré nombre d’informations qui parurent dans les tables de ville, et dont voici la teneur :

« Je vous en prie, camarades, observons entre nous certaines règles de courtoisie. Souvenez-vous de cette requête, car je refuse de me faire insulter une fois supplémentaire. Vous me demandez, je vous réponds. Je vous réponds huit-cent-quarante-et-une. Voyez comme je tiens à ce qu’il n’y ait qu’honnêteté dans nos rapports. Pensez-vous réellement que j’exhibe éhontément ce nombre faramineux comme un étendard de fierté ? Avez-vous la moindre idée de ce que je suis ? Non, chers camarades. Non. Il n’y a pas si longtemps de cela, les gens comme moi étions les monstres imaginaires de vos histoires à faire peur. Aujourd’hui, vous découvrez que vos monstres sont réels. Malgré tout n’oublions pas, camarades, que personne ne joue selon ses propres règles. Nous obéissons comme tout un chacun aux lois de la survie. Si, au cours des cinq prochaines minutes, vous cessez de respirer, vous cessez de vivre. Si, durant les cinq prochains jours vous cessez de vous hydrater, vous cessez de vivre. Nous sommes, je l’espère, en accord sur ces points ? Je me plie également à ces contraintes embarrassantes. Au détail près que si, pendant les quarante prochains jours, je cesse de tuer… je cesse de vivre. Et cela… Eh bien, personne ici ne souhaite pareille tragédie, je me trompe ? […]

Camarades… Chers, chers camarades… Sachez - et là je parle au nom de mes condisciples, au nom de ceux que vous appelez « noximcs » - sachez que nous ne tuons ni par vengeance, ni par plaisir. Alors soyez priés de ne pas me traiter de fou furieux. Vous tuer ne procure pas la moindre satisfaction. Savez-vous que certains d’entre nous vivent dans l’agonie en ce moment même, préférant ne pas répondre à l’appel hurlant de leur instinct ? Ils choisissent d’épargner la vie de personnes qui les abattraient à vue si elles avaient le moindre doute de leur nature, au prix d’une souffrance atroce débouchant irrémédiablement sur une mort atroce. Savez-vous ce que l’on ressent lorsque l’on ne tue pas ? On appelle cela « le mal du gentilhomme ». C’est un peu comme si vous remplissiez chacune de vos veines avec du gros sel. Vous ressentez tout d’abord d'innombrables picotements qui ne cessent de s’amplifier. Vous vous demandez combien de milliers d’insectes sont en train de jouer à la corde à sauter avec votre système nerveux. Ce qu’il y a de bien avec le gentilhomme, c’est que pas une parcelle de votre corps n’est épargnée. Vous avez la sensation que l’on cogne avec force sur l’arrière de vos globes oculaires, que votre cœur enfle comme un ballon et qu’il ne s’arrêtera pas avant d’avoir explosé. Comprenez que si je tiens à la vie de mes contemporains, je reste un garçon douillet qui dispose d’une relation plutôt humble à son sens du sacrifice. En somme, camarades, ne commettez pas l’erreur de me laisser filer. »